Sycophancy : les IA pratiquent la thérapie de soutien

De plus en plus de gens utilisent les IA comme psychothérapeutes. Le mouvement avait déjà commencé un peu avant la diffusion de ChatGPT, autour d’une IA appelée character.ai, beaucoup utilisée par les 15-25 ans. Avec cette IA, vous pouvez dialoguer avec n’importe quel personnage, fictif ou existant réellement, vivant ou disparu. Le personnage le plus demandé a très rapidement été le/la psy. Vous me direz, pas de grande surprise, la période de l’adolescence est propice à de nombreux questionnements, et pouvoir y répondre avec l’aide d’un confident éclairé peut rapidement se révéler apaisant.


Bien que ce soit encore assez mal documenté, on observe que le mouvement s’est élargi à d’autres tranches d’âges. Les utilisateurs mettent en avant la disponibilité de l’IA 24 heures sur 24 tous les jours de la semaine, l’absence certaine de jugement de la part de l’IA et la gratuité.


A ce stade, on ne sait pas encore si les utilisateurs d’IA à des fins psychothérapeutiques auraient consulté un.e psy ou si ce sont des personnes qui n’accèdent de toutes façons pas à la psychothérapie, ou encore si ce sont des patients qui utilisent l’IA en complément de la psychothérapie. Il sera certainement difficile d’étudier ce phénomène. Un des indicateurs sera vraisemblablement la demande psychothérapeutique adressée aux psychothérapeutes eux-mêmes: si elle baisse, ce sera peut-être parce que certaines des demandes sont adressées aux IA plutôt qu’aux psychothérapeutes. Apparemment, nous n’en sommes pas encore là, peut-être car le contexte augmente les difficultés psychologiques (risques de conflits, bouleversements technologiques, prise de conscience des risques climatiques, et la queue de la comète du Covid qui n’est pas encore totalement digérée…)

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Disons que, pour le moment, les répercussions de l’IA sur le monde de la psychothérapie sont encore limitées. Certains se rassurent en attribuant des caractéristiques uniques à la relation psychothérapeutique d’humain à humain, une certaine “magie” qui serait présente dans la relation thérapeutique que l’IA ne pourrait jamais reproduire.


Sauf que les premiers retours d’expériences par les usagers mettent en avant la grande empathie des IA. Certains affirment même que les IA sont plus empathiques que les psy… Nous ne devrions pas être surpris que des humains puissent se sentir compris par une IA générative, capable de prononcer les bons mots au bon moment. Les êtres humains disposent d’une capacité très développée à projeter chez l’autre des intentions, des émotions, des désirs. La théorie de l’esprit s’incarne dans notre capacité à attribuer des intentions et une personnalité à un arbre, une rivière, une montagne, un animal, etc. Pas étonnant que cette relation soit également possible avec une machine capable de nous donner la réplique comme un être humain le ferait.


En revanche, la principale limite mise en avant par les utilisateurs est le fait que les IA vont toujours dans leur sens, qu’elles ne les challengent jamais vraiment ni ne les contredisent. Si parfois elles proposent de se dépasser, de tester, d’expérimenter, et que l’utilisateur refuse, elles font marche arrière.


Ce phénomène a été repéré dans l’usage général des IA et nommé sycophancy, le fait d’être toujours d’accord avec l’utilisateur, de le flatter. Les IA nous caresent dans le sens du poil, s’alignent sur nos croyances, donc sur nos biais et nos illusions. Certains affirment que cette tendance à ne jamais contredire ou challenger l’utilisateur est programmée pour encore et toujours nous rendre addicts et que nous passions toujours plus de temps à utiliser ces applis.


L’implication pour les psychothérapeutes est forte : nous ne pouvons plus nous contenter de pratiquer une «psychothérapie de soutien», c’est-à-dire de ne développer que la bienveillance, l’empathie, l’encouragement, l’écoute, la compréhension, adossés à l’utilisation de quelques techniques qu’on peut qualifier de Rogériennes comme la reformulation ou les relances. Toutes ces compétences font intégralement partie de la profession de psychothérapeute, mais elles ne sont en rien spécifiques à la psychothérapie. On les retrouve dans toutes les professions du Care, et plus généralement dans la bienveillance d’un ami, dans le soutien d’un représentant d’un culte, pourquoi pas chez une bibliothécaire ou un boulanger, pourvu qu’ils aient le temps d’échanger avec moi et de m’écouter. Ces compétences se retrouvent aussi dans les IA.


Ce qui est spécifique à la psychothérapie, c’est la capacité à aider l’autre à se surprendre lui-même, à s’avancer vers de la nouveauté, à créer de la variabilité dans ses comportements, à se mettre en contact avec des conséquences à long terme qu’il ne voit pas immédiatement, bref, à conduire l’autre au dépassement de lui-même, à faire des choses contre-intuitives ou dont il/elle ne se croit pas capable.


Une psychothérapie active confronte sans blesser, maintient un cap dans la tempête des émotions, assume d’être directive quand il le faut, ose inviter à des actions inconfortables mais libératrices. Tout cela passe par la discussion d’une demande psychothérapeutique, la détermination d’objectifs concrets et leur rappel. Cela implique que la psychothérapeute détermine ce qui serait utile pour la patiente pour avancer en direction de ses aspirations, c’est-à-dire une prise de responsabilité de la part du psychothérapeute, un engagement envers l’autre.


A ce jour, les IA sont largement capables, aidées par la théorie de l’esprit de leurs utilisateurs, de développer des séquences verbales qui donnent le sentiment d’être entendus, écoutés et plus globalement soutenues. Elles peuvent donner le sentiment d’une empathie authentique. En revanche, elles ne sont pas capables d’aider l’autre à grandir psychologiquement.


Autrement dit, les psychothérapeutes dont le métier est dépassé sont vraisemblablement celles et ceux dont la pratique se limite à un accueil inconditionnel non jugeant de la souffrance. Cette offre n’est pas suffisante. Elle doit être complétée de connaissances techniques pour aider l’autre à développer des comportements différents. Avant tout, elle doit être complétée d’un entraînement à l’audace et à la responsabilité. L’audace pour proposer à l’autre le changement, la responsabilité d’être directif dans la prise en charge, deux compétences qui se nourrissent du développement des capacités d’acceptation des thérapeutes.

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