Personne n’aime annoncer une mauvaise nouvelle

Le désespoir créatif est souvent un moment de la thérapie d’acceptation et d’engagement que redoutent les thérapeutes. Il est au cœur de nombreuses supervisions car il est fréquemment interrompu par le/la thérapeute avant d’avoir atteint son but, à savoir, le développement de l’acceptation.

Il faut reconnaître que le désespoir créatif n’est pas le moment le plus léger de la thérapie (en comparaison du travail sur les valeurs par exemple). Il s’agit en effet d’annoncer une mauvaise nouvelle : il n’existe apparemment pas de moyen pour faire disparaître les émotions douloureuses pour lesquelles le patient est venu consulter qui soit définitif, totalement efficace, ou qui ne le prive de rien d’essentiel pour lui. Comment le sait-on ? En s’appuyant sur l’expérience du patient. Chaque fois qu’il a découvert une méthode de soulagement de ces émotions qui le dévastent, elle se révèle temporaire et implique d’être constamment remise en œuvre, ou ne fonctionne que partiellement, ou encore l’éloigne de ce qui compte pour lui. Parfois même, la solution trouvée pour soulager ces émotions en ajoute d’autres tout aussi dévastatrices (par exemple boire de l’alcool pour ne plus ressentir la solitude, puis se sentir coupable).

Vers cet objectif de contrôle des émotions qui font souffrir le patient, le thérapeute est tout aussi démuni. Dans un tel contexte, pas étonnant que la tâche lui soit pesante. A choisir, il/elle préfèrerait qu’il existe une méthode miracle de soulagement de ces émotions difficiles. Or, cette méthode miracle n’existe pas, et le mouvement thérapeutique vers une vie épanouissante semble bien passer par un abandon de la recherche de cette solution miracle.

Dans cette situation, en écho à ce que vit le patient, le thérapeute vit un inconfort certain et se sent en quelques sortes pris au piège. Il devient le messager d’une mauvaise nouvelle et redoute que le message soit confondu avec le message, c’est à dire que le patient juge le thérapeute incompétent, alors qu’il n’existe simplement pas de solution miracle aux émotions contre lesquelles le patient se bat. Subrepticement, sans s’en rendre compte, le thérapeute est poussé vers une recherche de soulagement de ce qu’il ressent à devoir annoncer cette nouvelle, au risque de mettre en péril la relation thérapeutique, ou plus directement de ne pas parvenir à développer l’acceptation. Par exemple, le thérapeute peut être tenté d’écourter cette phase de la thérapie en se précipitant vers un travail sur les valeurs, afin de pouvoir troquer l’annonce de ce diagnostic difficile contre la promesse d’un mieux-être, et ainsi se sentir mieux lui-même. Il peut aussi se montrer docte (“Vous ne vous débarrasserez jamais de votre souffrance”) ou professoral (« Vous n’avez pas d’autre choix que d’accepter vos émotions »), se sortant ainsi du jeu en se faisant passer pour celui qui sait ce qu’il faut faire. Une autre façon d’échapper à ce sentiment d’incompétence et/ou d’abandon du patient est de repousser le travail de désespoir créatif à la prochaine séance, puis à la prochaine, et à la prochaine encore, à l’instar des parents dans Je vais bien, ne t’en fais pas qui reculent sans cesse le moment où ils vont annoncer à leur fille la disparition de son frère.

Il y a un caractère récursif à cette situation. Patient et thérapeute sont confrontés à des émotions dont ils préféreraient se débarrasser. Or, le meilleur moyen pour que le patient accède à l’acceptation est que son thérapeute l’y conduise, ce que le thérapeute ne peut pas faire s’il a lui-même pour objectif de ne pas ressentir ce qu’il ressent. Le thérapeute peut être aidé dans cette annonce de diagnostic en se souvenant que l’incapacité à contrôler durablement et sans coût les émotions qui nous font souffrir ne concerne pas ce patient en particulier, mais toute l’humanité, thérapeute inclus. Il n’annonce pas à proprement une mauvaise nouvelle, il décrit la (parfois douloureuse) réalité de la condition humaine. Plus certainement, la voie du développement de l’acceptation chez le patient passe par le développement de l’acceptation chez le/la thérapeute du fait qu’il ne sait pas résoudre ce “problème” émotionnel. Ce qu’il/elle sait, en revanche, c’est comment aider le patient à construire une vie épanouissante, indépendamment de ses émotions difficiles. Ni contre elles, ni malgré elles, plutôt, à côté d’elles. En se l’appliquant à lui-même, le thérapeute développe progressivement la capacité de vivre une vie professionnelle épanouissante indépendamment de ses doutes, de ses craintes, etc. Ni contre eux, ni malgré eux, dans une sage cohabitation.


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