Passer son angoisse à la machine

Et la faire bouillir, pour en conserver l’essentiel, l’essence.

Il n’y a peut-être pas qu’une brûlure dans cette souffrance, qui sait ?

Voici un exemple de transformation de fonction de l’angoisse via un augmental.

Jules : je suis très angoissé à propos de ma meilleure amie. Elle commence à sévèrement déprimer et j’ai peur qu’elle fasse une bêtise. Je fais tout ce que je peux pour l’aider, je lui propose des activités, j’essaie de lui changer les idées, mais rien ne marche. Je suis tellement angoissé pour elle que j’en suis arrivé à l’éviter parfois pour ne pas ressentir l’angoisse de ne pas parvenir à l’aider. Je sais bien qu’en n’allant pas la voir je l’aide encore moins, mais la voir comme ça est presque insupportable pour moi.

D’où vient mon problème ? Pourquoi je suis angoissé comme ça ? Est-ce que je me fais trop de mauvais sang ? Est-ce que je suis trop sensible, ou trop fragile ? Pourquoi je suis angoissé comme ça ?

Thérapeute : vous faites-vous du souci pour Barack Obama ?

Jules : pardon ? Euh, non…

Thérapeute : vous faites-vous du souci pour les migrants en Méditerranée ?

Jules : ce qui leur arrive ne me réjouit pas, j’aimerais pouvoir les aider, mais pour être honnête je ne peux pas dire que cela m’angoisse, non.

Thérapeute : vous faites-vous du souci pour Pierre-Olivier Gaudrillu ?

Jules : euh… qui ?

Thérapeute : un vieux copain à moi.

Jules (amusé) : je ne le connais pas, alors non, je ne me fais pas de souci pour lui !

Thérapeute : vous faites-vous du souci pour Tabaré Aguerre ?

Jules : qui c’est encore celui-là ?!

Thérapeute : le ministre uruguayen de l’agriculture !

Jules (riant) : non, aucun souci pour lui !

Thérapeute : bien, je pense que je sais pourquoi vous êtes angoissé. Vous êtes angoissé parce que vous aimez votre amie et que vous tenez à elle. Vous êtes angoissé parce qu’être fidèle aux personnes que vous aimez est quelque chose qui compte pour vous. Vous n’êtes pas angoissé parce que vous seriez trop fragile ou trop sensible, mais simplement parce que vous aimez votre amie. On se soucie des gens qu’on aime, pas vrai ? Cette angoisse que vous considérez comme un problème est le signe que vous tenez à votre amie et que votre amitié est importante pour vous. C’est une preuve de l’amour que vous lui portez. Ce n’est pas la plus facile à vivre, ce n’est pas celle qu’on vous souhaiterait en priorité, mais c’est bel et bien la preuve que vous aimez votre amie et que la fidélité est importante pour vous.

Il n’y a peut-être pas qu’une brûlure dans cette souffrance, qui sait ? On s’en passerait bien, mais puisqu’elle est là, autant en tirer le meilleur parti, non ? Ca vaut peut-être la peine de regarder en détail ce qu’elle peut vous apporter, ce qu’elle vous apprend sur ce qui est essentiel pour vous.

————————–

NB1 : cette séquence s’inscrit dans un contexte thérapeutique et ne saurait en aucun cas constituer un passage obligé, ni être une baguette magique capable de résoudre tous les problèmes de chaque patient…

NB2: les plus aguerris d’entre-vous peuvent débattre de la caractérisation de cet augmental, entre formative et motivative

 

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9 comments for “Passer son angoisse à la machine

  1. Jérôme Lichtlé
    septembre 19, 2018 at 9:02

    Ici l’augmental pourrait être décrit ainsi : « Rendre visite à ma meilleure amie signifie que je tiens à elle et que l’amitié est quelque chose d’important pour moi ».
    Augmental motivant si rendre visite à son amie est en soi renforçant; sinon augmental formatif.

    • JL Monestès
      septembre 20, 2018 at 6:26

      Merci d’avoir joué Jérôme! Mais je pense que ce n’est pas la bonne réponse… Je ne donne pas mon avis pour le moment afin que d’autres partagent leur point de vue (ou que tu fasses une autre tentative) 🙂

  2. Yoann Vasnier
    septembre 20, 2018 at 7:54

    Si je lis bien Niklas Törneke in Learning RFT p.123 :  » A formative augmental establishes something new as reinforcing, and a motivative augmental temporarily increases the reinforcing value of something that is already reinforcing. », alors je dirais qu’il s’agit là d’un augmental motivant puisque les valeurs « aimez votre amie » et « fidélité » sont (probablement) présentes avant cette discussion.

    • JL Monestès
      septembre 20, 2018 at 8:00

      tout à fait Yoann! Mais ici, il faut déterminer le stimulus qui est transformé par l’augental (et donc quel est l’augmental). Du coup, si le stimulus transformé n’est pas « aimez votre amie » ou « fidélité », ton raisonnement tombe à l’eau…
      Je dirais que, comme Jérôme, tu fais peut-être fausse route… 🙂

      • Yoann Vasnier
        septembre 20, 2018 at 8:54

        Effectivement ! Ce que vise le thérapeute serait de rendre l’angoisse (le stimulus transformé) de Jules renforçante : « Cette angoisse […] est le signe que […] » et « […] ce qu’elle peut vous apporter, ce qu’elle vous apprend sur […] »
        Et çà, c’est nouveau pour Jules.
        Donc formative augmental pour ce qui est de la transformation de l’angoisse de Jules.
        … Et, motivative augmental pour asseoir le contact avec les valeurs de Jules « aimez votre amie » et « fidélité » déjà existantes…
        (ma cohérence essentielle ? ;o))

        • JL Monestès
          septembre 20, 2018 at 9:18

          Ah ben voilà! Là on est d’accord!
          Le thérapeute essaie ici d’ajouter de nouvelles fonctions à l’angoisse (NB: il ne peut pas supprimer la fonction aversive existante, l’apprentissage n’agit que par addition), que sont l’attrait, l’intérêt, la curiosité, etc. Il passe l’angoisse à la machine de l’augmental, en la mettant clairement en équivalence avec les valeurs du patient, afin que le mouvement d’approche en direction des valeurs se transfère à l’angoisse, et que la capacité renforçante des valeurs, transférée à l’angoisse, dépasse sa capacité punitive.
          Je dirais donc effectivement formative augmental pour la transformation de l’angoisse, qui est bel et bien la cible ici. M’enfin, pour être honnête, il est souvent complexe d’être certain de cette catégorisation tant les mots, même peu nombreux, sont capables de convoquer un grand nombre de fonctions différentes…

          [Pour le reste, effectivement, un peu de recherche de cohérence, mais on le fait tous, et ça serait dommage de s’en priver :)]

  3. Jérôme Lichtlé
    septembre 20, 2018 at 9:27

    Dans la situation décrite par le patient ne pourrait on pas identifier un augmental qui agit sur la valeur punitive du punisseur (en soi le fait d’être anxieux punit le comportement d’aller voir son amie). La règle verbale « si je ne vais pas voir mon amie, elle risque de faire une bêtise » augmente la valeur punitive de l’anxiété. D’où augmental formatif…?

    • JL Monestès
      septembre 20, 2018 at 11:14

      Tu as parfaitement raison Jérôme de souligner que l’augmental peut augmenter la valeur punitive d’un stimulus (la citation de Niklas Törneke reprise par Yoann laisse entendre que tout cela ne concernerait que les renforçateurs, ce qui n’est pas le cas).
      Cependant, je pense qu’ici ce qui rend en premier lieu anxieux Jules c’est que son amie risque de faire une bêtise. La règle verbale qui agit peut-être comme augmental sur son anxiété serait plutôt à mon avis une règle informelle du type « puisque je ne vais plus la voir, je ne suis pas un ami fidèle. »

  4. Jérôme Lichtlé
    septembre 20, 2018 at 11:33

    Merci Jean-Louis et Yoann pour tous vos éclairages !

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